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L'art d'inspirer l'entreprise

L’art dans l’entreprise,

Quand l’art s’invite au bureau

 

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Si, depuis l’immédiat après-guerre et sous l’impulsion des syndicats, les comités d’entreprise jouent un rôle majeur d’acteurs de la démocratisation culturelle, les résidences d’artistes constituent depuis plusieurs années une forme originale et nouvelle de dialogue entre art et travail.

« Peut-on parler de l’agir humain en général et y englober les pratiques artistiques, ou bien celles-ci sont-elles en exception sur les autres pratiques ? » interrogeait il y a plus de dix ans déjà le philosophe Jacques Rancière dans l’ouvrage « Le partage du sensible » (Ed. La Fabrique). Cette question fait toujours problème tant ces deux univers, art et travail, continuent d’être présentés comme des opposés, étrangers l’un à l’autre quand cette relation ne repose pas sur une indifférence réciproque ou un impensé. Cet antagonisme, nombreux sont pourtant celles et ceux – artistes, chercheurs, syndicalistes et parfois employeurs – qui tentent de le renverser. Que ce regard donne lieu, selon la définition de l’ergologue Yves Schwartz, à une création endogène (partie du travail et avec l’ambition d’y revenir), exogène (conçue en extériorité des univers du travail) ou mêlant ces deux approches, cette ouverture vise à faire apparaître la dimension créative produite par le mouvement des corps au travail. Le fait d’individus qui construisent, modifient et perpétuent en permanence des « formes de culture et de patrimoine ». Inviter la création dans l’entreprise n’est cependant pas un acte anodin. Il suppose l’acceptation préalable, même conflictuelle, d’une introspection. D’un « décalage transformateur » pouvant remettre en cause des habitudes, des modes d’organisation et de relation à l’autre.

Ce choix met à jour l’inaperçu du travail, de même qu’un espace d’indétermination sans doute à l’origine des résistances persistantes dont cette « demande esthétisée d’avenir », à l’intérieur de l’entreprise, fait encore l’objet.
« Toute posture créatrice est minimalement prise de distance par rapport à la réalité, elle convoque l’imaginaire, un autre chose, et dès lors qu’elle impacte le faire, une dimension d’alternative. Elle attire parce que si elle n’influe pas immédiatement sur notre agir, à tout le moins elle transforme notre regard sur ce qui se donne à nous » précise Schwartz qui évoque à ce sujet une « brève incursion en terrain interdit ».

Si, par la médiation des comités d’entreprises, les invitations culturelles se sont multipliées, le plus souvent à distance du lieu de travail (accès à la lecture, fréquentation des théâtres, musées, rencontre avec les œuvres et l’art institués), celles-ci ne doivent pas dispenser une réflexion, en cours, sur les croisements et les convergences possibles de la création et du travail dans et par son lieu.

Aborder cette problématique revient, selon Yves Swchartz, à prévenir « le risque d’une cassure avec les univers du travail, dominés par d’autres exigences que l’activité de création qui s’est progressivement cristallisé en métiers et professions spécialisées ».
En dépit de la dimension parfois astreignante, utilitaire, répétitive voire mécanique du travail, force est de constater que les travailleurs, dans leur diversité et à des degrés divers certes, « fabriquent des savoirs, des savoirs faire, des solidarités. Ils travaillent des valeurs propres». Aussi, note le chercheur, « le travail a toujours crée des réserves d’alternatives, on travaille toujours autrement qu’on vous le demande, on n’est jamais dans la pure application-exécution ».

Ces entraves aux représentations dominantes sur le travail sont des « micro-créations pas toujours évidentes, souvent à peine visibles, mais inévacuables », conceptualisées comme « un projet-héritage ». A la fois passé collectif et foyer d’un monde commun à venir, il traduit une disponibilité collective à l’utopie, à la découverte… qui « fait beau ».
Si elle n’a rien de nécessaire, cette interaction peut-être provoquée. Preuve en est avec les artistes en résidence. La plupart du temps, c’est par les véhicules de l’écriture, de la photographie et du cinéma que ce dialogue entre artistes et salariés prend vie.
Lorsque l’art prend pied dans l’entreprise, il n’existe cependant pas de règles fixes quand aux modalités censées guider cette intervention. Alain Bernardini, photographe-plasticien et reprographe à mi-temps, choisit tantôt le passage en force, tantôt la concertation pour convaincre une hiérarchie du bien-fondé de sa démarche, qu’il veut « collaborative ».

A l’occasion de son immersion dans le quotidien de jardiniers de parcs municipaux en Seine-Saint-Denis, l’artiste a imposé à la direction des salariés parti-prenantes de son projet, le même rythme que le sien. Un temps suspendu et relâché propice à l’échange, condition d’une posture contemplative : « mon travail suggère un déplacement, physique et mental, des choses, des représentations. Cela a supposé de faire admettre progressivement un ralentissement nécessaire du rythme de travail » explique l’artiste.

Pour cette expérience, la direction a consenti à ce que les jardiniers prennent sur leur temps de travail pour se mettre librement en scène dans les photographies de Bernardini. Un geste créatif dont la bonne conduite tenait à la participation active des protagonistes : « les jardiniers ont inventé avec moi les images, ils ont produit des formes. Nous avons passé beaucoup de temps à ne rien faire, voire à ne rien dire ». Processus qui a fait voler en éclat la conception traditionnelle du travail rémunéré, segmenté et isolé des autres temps de vie. Résultat ? Des clichés grands formats montrant les salariés dans des postures décalées  tout en demeurant gracieuses. « Ce qui m’intéresse n’est pas de leur faire rejouer le quotidien mais de les déplacer. Les coulisses et les seconds rôles m’ont toujours intrigué. Chacun est conscient de sa différence et de sa place mais on peut négocier une image» résume le plasticien.

L’intérêt des artistes pour le travail et sa représentation n’est pas neuf (les immersions polymorphes de Nicolas Frize à l’usine, plusieurs fois relevées dans nos pages, en témoignent). Ainsi le photographe-plasticien Serge Lhermitte, enseignant et employé dans une entreprise de sécurité, interroge un travail qui épouse le temps politique, qui en retour le détermine. Il a ainsi suivi les effets, et les possibilités nouvelles, créés par la réduction du temps de travail, le passage à 35h par semaine accompagné à l’époque par la ministre chargée du dossier, Martine Aubry. Une œuvre en est ressortie : « La RTT vous va si bien ».

Exposées à même le sol, les fiches de salaires de plusieurs salariés forment une ligne, assimilable à un tapis d’honneur au bout duquel trône une photographie du salarié immergé dans l’entreprise. Sur plusieurs papiers peints (sélectionnés avec les protagonistes dans un magasin de bricolage), éléments de cette même installation, les motifs ont été remplacés par un cliché incarnant les hobbys des salariés. Cette vie sociale étalée a été « une mise en abîme » constate l’artiste, qui s’émeut de « ces salariés qui ont refusé de marcher sur leurs bulletins de salaire ».
Si ce type d’expérimentation s’avère le plus souvent fructueuse, le parcours d’un artiste en entreprise n’a cependant rien d’une traversée tranquille. « Je passe plus du temps avec des non qu’avec des oui » ironise Alain Bernardini. Défiance, effets politiques inattendus… les embûches sont nombreuses et les effets d’une telle incursion, imprévisibles.

Globalement « la peur recule » juge Jean-Pierre Burdin, consultant art- travail et ancien responsable de la CGT culture, tout en pointant « l’importance de s’adresser aux salariés directement car c’est à ce niveau que la rencontre doit s’opérer. L’action artistique doit libérer des influences de toutes sortes. Il faut aussi que les salariés en saisisse bien l’enjeu pour soigner cette respiration dans l’entreprise ».
Virginie Masson, graphiste salariée d’une banque américaine implantée à Paris dont elle anime le comité d’entreprise, estime qu’« un salarié qui participe à une œuvre est transformé à jamais. Ne serait-ce que parce le corps porte une mémoire de cette action, sous la forme d’une écriture corporelle ».

NICOLAS DUTENT
LUNDI, 6 JANVIER, 2014

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